La-dessus, je me secouai, enfilai une fois de plus mes chaussures et mes guetres puis, rompant ce qui restait de pain pour Modestine, je fis un tour d’horizon, afin de savoir dans quelle partie de l’univers je venais de m’eveiller. Ulysse, echoue en Ithaque et l’esprit en proie a la deesse, ne s’etait point plus agreablement fourvoye. J’avais cherche une aventure durant ma vie entiere, une simple aventure sans passion, telle qu’il en arrive tous les jours et a d’heroiques voyageurs et me trouver ainsi, un beau matin, par hasard, a la corne d’un bois du Gevaudan, ignorant du nord comme du sud, aussi etranger a ce qui m’entourait que le premier homme sur la terre, continent perdu – c’etait trouver realisee une part de mes reves quotidiens. J’etais a l’oree d’un boqueteau de bouleaux entremeles de quelques hetres. A l’arriere, il jouxtait a un bois de sapins et, par-devant, il se clairsemait et aboutissait naturellement dans une vallee peu profonde et herbeuse. Tout autour s’exageraient des sommets de montagnes, certaines proches, d’autres distantes, suivant que la perspective se fermait ou s’ouvrait, aucune d’elles d’apparence plus haute que l’ensemble. Le vent entremelait confusement les arbres. Les taches d’or de l’automne sur les bouleaux remuaient en frissonnant. Au-dessus de moi, le ciel s’emplissait de bandes et de lambeaux de brouillard voletant, s’evanouissant, reapparaissant et tournant autour d’une ligne mediane, pareils a des saltimbanques, cependant que le vent les pourchassait dans l’espace. Il faisait un temps orageux et un froid de famine. Je croquai quelques barres de chocolat, avalai une pleine gorgee de brandy, et fumai une cigarette avant que le froid ait pu m’engourdir les doigts. Et pendant le temps que j’avais accompli tout cela, refait mon paquetage et que je l’avais assujetti sur le bat, le jour, sur la pointe des pieds, etait arrive au seuil de l’est. Nous n’avions pas avance de beaucoup d’enjambees sur le sentier que le soleil, encore invisible pour moi, epanouit sa gloire d’or sur les monts ennuages qui dressaient, a l’est, leurs contreforts sur l’horizon.
Mais si l’aspect des choses s’etait mieux developpe au sud, c’etait toujours desolation et inclemence a deux pas de moi. Une croix a trepied au faite de chaque mont indiquait le voisinage d’un etablissement religieux. A un quart de mille au-dela, la perspective sur le sud s’elargissait et devenait plus accentuee de pas en pas ; une blanche statue de la Vierge au coin d’une jeune plantation dirigeait le voyageur vers Notre-Dame des Neiges. Ici, j’obliquai donc sur la gauche et poursuivis ma route, poussant devant moi mon baudet seculier et au craquement de mes souliers et de mes guetres laiques, vers l’asile du silence.
– Cela, pourtant, la fatigue, dit l’aubergiste, cela la fatigue fort pendant la marche. Regardez.
Mais il y eut un autre aspect de mon sejour a Notre-Dame des Neiges. A cette saison tardive, les pensionnaires y etaient peu nombreux. Pourtant, je n’etais pas seul dans la partie publique du monastere. Elle est situee pres de la porte d’entree et comprend une petite salle a manger au rez-de-chaussee et, a l’etage, un couloir entier de cellules pareilles a la mienne. J’ai sottement oublie le prix de pension pour un retraitant regulier ; c’etait entre trois et cinq francs par jour environ et, il me semble bien, plus pres du premier prix. Des visiteurs de raccroc comme moi pouvaient donner ce qu’ils voulaient en offrande spontanee ; toutefois on ne leur reclamait rien. Je dois mentionner que, lorsque je fus sur le point de partir, Pere Michel refusa vingt francs comme une somme excessive. Je lui exposai la raison qui me poussait a lui offrir autant, meme alors, par un curieux point d’honneur, il ne pretendit pas recevoir lui-meme cet argent.
I – LE BOURRIQUET, LA CHARGE ET LE BAT







